Il s’appelait Bianca

Les mots fusent comme des balles dans la bouche de Bianca. Son histoire est comparable à un labyrinthe d’épines où la seule issue possible est le Paradis. Portrait.

« Trimballé comme un sac poubelle depuis des années. » L’espoir d’avoir un chez-soi s’évanouit même à la Cité des Dames. « Tu n’as rien à faire ici Bianca ! », un rejet qu’il avait prédit. Le fait qu’il porte des caleçons alors que c’est une femme physiquement, et qu’il ait un faible pour l’infirmière blonde du service déplaît aux responsables du centre d’hébergement. Mais le mentaliste, comme il se décrit, connaît le refrain. Pas de place pour les personnes transgenres. Sacs sous le bras, celui que l’assistante sociale qualifie de « psychologiquement instable », considère la rue comme sa bouffée de liberté. Un endroit où personne ne le juge. Quand on lui demande son nom, celui-ci répond Hélène-Brice. Mais continue avec une liste de dix noms : cinq masculins et cinq féminins. Une identité qu’il s’est créée depuis des années. « Mon corps est séparé en deux. Je suis physiquement une femme. Et, mentalement un homme. » Après avoir consulté plusieurs psychiatres, le verdict, « j’ai une maladie rare. » Sans pouvoir mettre un mot dessus, il explique se sentir homme depuis la naissance.

Avec ces grands yeux noirs entourés de bleu, marron et vert, il raconte être arrivé en France à la mort de ces parents à l’âge de quatre ans. Mais quand il parle de sa famille d’accueil, il les qualifie comme ses vrais parents, « celle qui m’a accouchée. » Un ton plus grave prend le dessus en évoquant ces blessures aux poignets. Des promesses non tenues. « Si tu fais si tu as 20 euros », sans jamais voir la couleur de cet argent. Des heures enfermées dans sa chambre. Des mots plus hauts que d’autres. Des coups plus forts. Sa mère, celle qui « m’a battu, trahi et utilisé » l’a mis à la porte, il y a une semaine. Une dispute quotidienne, qui a fini par en venir aux mains et un « je ne veux plus jamais te revoir. » Le laissant sous la pluie dans la nuit automnale du mois de novembre vêtue de son caleçon et d’un débardeur. Une énième mise à la rue qui l’éloigne d’une relation familiale saine. Mais celle-ci ne se clôt pas sur une plainte pour éloignement, contrairement aux autres fois.   

La seule lueur d’espoir dans cette nuit noire pour Hélène-Brice est le paradis. L’amour inconditionnel pour sa grand-mère, morte dans son sommeil, le hante. « Elle m’envoie du bien, c’est pour ça que je suis encore en vie. » L’insouciance de cet enfant qui a vu sa « grand-mémé » partir au ciel se devine dans sa voix tremblante.  Le jeune homme qui parlait avec de la haine s’adoucit pour évoquer celle qu’il chérit. « On fait le beau temps et la pluie en fonction de nos humeurs avec grand-mémé.» Son rituel est de regarder le ciel en espérant y voir un signe pour la rejoindre.  L’amour obsessionnel pour sa grand-mère, morte, se retranscrit sur les femmes. Même si «je ne cherche personne», l’amour «a une grande place dans ma vie. J’ai besoin d’aimer.»Il évoque ces ex-copines avec nostalgie. Notamment le bon temps passé avec Laura, celle qui l’a hébergé.

La mort ne l’effraie pas, au contraire, c’est l’issue à son malheur, « ma galère » comme il préfère dire. Cette galère qu’il connaît trop bien dès le plus jeune âge. La rue n’a pas été sa première maison. Les troubles de violences, de plus en plus présents, ont poussé sa famille d’accueil à l’interner en hôpital psychiatrique à 11 ans. Sept ans enfermé. Sept ans sous médicaments, « matin, midi et soir ». Sept ans sans sortir. Des années à contempler les murs blancs de l’hôpital en espérant retrouver l’air frais.  Les murs de sa chambre laissent place à ceux de sa cabane, en bois, au bord du périphérique. Il a aménagé ce lieu pour enfin, se sentir chez lui quelque part. Mais difficile de tourner le dos au seul endroit que l’on connaît. Lors de dures périodes, il retourne à l’hôpital. Même si « j’ai peur quand j’y vais, retrouver des visages qui me sont familiers me rappelle que j’existe. » Hèlène-Brice ce sent ici connu et reconnu, une sensation qu’il ne retrouve pas dans la rue.

Le 115 est l’un des seuls numéros enregistrés dans son téléphone sans puce. Un téléphone acheté par sa mère d’accueil. Un autre contact se prénomme « fou ». Il avoue rapidement que c’est pour désigner son père d’accueil. Celui  à  qui il porte peu d’estime. La seule explication pour la  présence de ce numéro est pour prendre des nouvelles de sa soeur de 12 ans, Lila. «Elle est maltraitée. Je ne peux pas l’aider pour ensuite la mettre à la rue avec moi.» Hélène-Brice préfère ignorer l’aide  que peuvent lui apporter ses proches. « Je sais que je suis dans la galère, mais ce n’est pas pour autant que je vais aller toquer chez le voisin. » Même à la rue, l’idée de retourner en famille d’accueil est infaisable pour lui.

Quand la nuit se rapproche,
les nerfs sont à vifs.

Il marche toute la nuit pour éviter de dormir dans la rue. Comme il fume pour effacer la sensation de faim. Ou se drogue pour combler son manque. Quelques squats acceptent sa présence, mais les nuits se finissent souvent en bagarre à cause de vols. Des centres d’hébergement l’ont fiché pour cause de violence. Les quelques possibilités exploitées, l’anxiété survient. La fierté laisse place à l’humilité. Avant de partir pour un endroit inconnu, il demande à appeler une personne. Cinq essais qui s’avèrent sans succès. L’espoir se lit dans ces yeux. Une dernière tentative, une voix répond « Allo, c’est qui? ». Le sourire aux lèvres, il crie de joie « C’est moi, Bianca ! ». L’appel se poursuit.  Le sourire niais s’efface. La fierté reprend le dessus. « Moi aussi j’ai un appartement, j’ai un travail et une vie de rêve » rétorque-t-il. La lueur dans ces yeux s’éteint. Il vient de prononcer à voix haute l’idée d’une vie qu’il rêve d’avoir. La femme n’est pas dupe, il ne l’appelle pas pour se vanter d’un mensonge grotesque. Il a besoin d’aide. Le rendez-vous est donné, demain 15 heures à Saint-Lazare. Mais la voix de l’autre côté du téléphone s’emporte, « n’oublie pas que tu m’as menacé de mort la dernière fois.» Bip bip… La soeur de sa mère d’accueil a raccroché, Bianca va dormir dehors ce soir. 

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